Jean Charles Cigna

1966 à 1968

Date: 26/12/2016

 

Ma maladie

A part les maladies infantiles dont je n’ai aucun souvenir, j’ai été atteint vers l’âge de 8 ans d’une maladie qui a conditionné le reste de ma vie : un ostéochondrose. Sous ce terme savant se cache une décalcification de la tête fémorale droite. Elle s’était annoncée un début d’après-midi de printemps bien avancé alors que je partais à l’école avec mes camarades. Une vive douleur à la hanche, de la difficulté à marcher puis un boitement instinctif et constant pour y pallier et ma vie a basculé sans que je m’en aperçoive dans une autre économie. En effet, après les médecins, les rebouteux charlatans à qui je faisais croire que j’étais guéri pour qu‘ils arrêtent de me faire souffrir et les chirurgiens bouchers qui m’auraient posé une prothèse sans aucun état d’âme que j’aurais dû  changer deux ou trois ans plus tard.

 

Le préventorium

J’ai fini ma course dans un préventorium à Hendaye, l’Enfant Roi, château de Bordaberry où j’ai purgé deux années de ma vie.

Ce sont mes parents et mon frère qui m’ont déposé la première année. Nous avons fait le voyage dans la « Simca 1500 » verte de la famille.

C’est monsieur Durandeau et le docteur Labèque qui nous ont reçus.  J’ai très peu de souvenirs des premiers jours si ce n’est que d’office, j’ai été interdit de marche et placé à l’infirmerie.

J'ai été pensionnaire de l'Enfant Roi durant 2 années de suite de 1966 à 1968. J'étais le seul à être sur un chariot plat. Je dormais chez les tout petits parce que je ne pouvais monter les escaliers qui menaient au dortoir des garçons.

Les premières semaines ont été affreuses. Je ne faisais que penser à ma famille. Mon moral se reportait sur ma santé au point que les comptes rendus des visites médicales rapportaient la difficulté pour moi de m’adapter à la vie de l’établissement. C’est durant cette période troublée pour moi que j’ai rencontré Dieu et me suis converti à la lecture de l’évangile de Jean. J’avais demandé aux infirmières de m’apporter les ouvrages que ma mère, convertie depuis peu, avait déposés dans ma valise. J’ai lu en quelques jours cet évangile qui parlait de l’amour de Dieu pour moi. J’étais tellement mal d’être privé de l’affection de mes parents et de mon frère aîné que j’ai prié Dieu 

de me venir en aide et de me montrer cet amour dont il était question dans cet évangile. Sans tambour ni trompettes, ma vie a changé dans les jours qui ont suivis.

J’ai même fini par demander à mes parents de ne pas venir me voir trop souvent, conscient du sacrifice financier que cela imposait et de la fatigue inévitable pour faire ce voyage depuis Grenoble. 

La femme du directeur M.Labèque, consciente que ma situation était difficile, s’était proposée de me donner des cours de piano. J’ai accepté sans hésitation mais j’ai attendu vainement que cette promesse se réalise. Un grand regret car j’aurais certainement été brillant tellement j’en avais envie.

 

L'attente du chariot

Un chariot plat devait être commandé exprès pour moi mais durant les quelques mois qu’a duré l’attente, j’ai « habité » à l’infirmerie, dans le premier box à gauche en entrant. Ce box n’avait que deux lits mais je l’ai occupé seul le plus clair du temps. Puis chez les tout petits au-dessous du dortoir des Caravelles. Je ne me souvenais plus du nom des équipes et n'ai pas retrouvé le nom de cette équipe de petits parce que je ne pouvais pas monter les escaliers des dortoirs. J'ai pu y accéder la 2éme année car j'avais alors des béquilles.

 

Photo Vie et bonté, l’enfance Handicapée,1966 autre éablissement (ce n'est pas Jean Charles sur la photo)

Photo Vie et bonté, l’enfance Handicapée,1966 autre établissement

 

 

L'arrivée du chariot

Lorsque ce chariot plat est arrivé, il était vert métallisé martelé, ma situation a changé. J’ai quitté l’infirmerie et me suis retrouvé dans le groupe des « Grillons ». C’était le groupe des petits. Cette équipe occupait le rez de chaussée du bâtiment « Le Brutinel » sous le dortoir des « Caravelles ». Cette situation me permettait une certaine autonomie puisqu’il n’y avait pas de marche ou d’escalier à franchir. Ainsi, la journée je partageais l’emploi du temps de mon groupe « les Pins » et le soir après le repas, je rejoignais mes pénates chez les petits.

Je passais mes journées allongé sur ce chariot. Je glissais un coussin en forme de coin sous ma poitrine pour être dans une position plus confortable. Lorsque je restais seul des après-midis entiers, je le mettais au bout de mon chariot et m'allongeais sur le dos en l'utilisant comme coussin.  Après la toilette du matin, réalisée à cloche pieds, je m’y installais et ne le quittait que le soir pour me mettre au lit. Je prenais donc mes repas au réfectoire avec. Bizarrement, j’ai peu de souvenirs des moments au réfectoire hormis le fait que les plats arrivaient depuis le fond côté cuisine.

Dans la petite verrue sous la terrasse de l’infirmerie se trouvaient les robinets où nous devions nous laver les mains avant d’aller manger. J’ai toujours eu une « poigne de fer » et je crois que c’est d’avoir « piloté » ce chariot à la force des poignets durant plus d’une année qui en était la cause. Je réussissais à gravir à reculons et en jouant sur les freins la pente qui menait des Grillons à l’esplanade du fronton. C’était une grande fierté pour moi car la chose n’était pas aisée! Je ne crois pas l’avoir révélé car cela aurait pu m’attirer des ennuis.

 

Départ des équipes en balade

Je me souviens du départ des équipes en balade en été. Elles partaient soit vers l'océan et la plage de la grande maison de l'autre côté de la route, soit par le petit portail sur le côté du fronton cependant que je restais livré à moi-même tous les après-midi. Je ne risquais pas d'aller loin sur ce chariot.

J’étais aux premières loges pour voir rentrer les équipes qui revenaient de la plage.

Durant les week-ends ou durant les vacances scolaires, alors que les équipes partaient en promenade, à l’océan ou dans l’arrière-pays, je restais seul dans l’établissement, livré à moi-même. Rien n’était prévu pour des cas comme le mien. J’ai appris la solitude et m’en suis fait une amie. J’aurais pu avoir un accident sans que personne n’en sache rien durant plusieurs heures. Je profitais de ces heures de liberté pour me promener dans le domaine partout où mon chariot pouvait passer.

 

Aire de jeux

Je m’arrêtais souvent sur la petite aire circulaire devant le château où était installé un tourniquet qu’il m’était interdit d’utiliser bien sûr 

et de là je contemplais l’océan ou je remplissais mon petit journal intime ou lisais.

Vue actuelle.

 

Infirmerie

Je me revois dans cette chambre d’infirmerie en train de  remonter le moral de plusieurs de mes camarades de l’équipe qui me rendaient visite alors que ma situation personnelle n’avait vraiment rien d’enviable.

Mes repas étaient servis au lit. La consigne était scrupuleusement respectée. Je recevais la visite de certains de mes futurs camarades de l’équipe des Pins chez qui je ne pouvais pas aller à cause de mon « handicap ». Nous avions tous, pour les longs séjours en tous cas, ces coups de cafard terribles durant lesquels nos parents, frères et sœurs nous manquaient plus que d’habitude.

 

M. Breysse

1960

1966

 

197

Je me souviens bien de Mr Breysse qui, sous son allure bourrue, m'a quand même donné goût aux études.

La première année j’ai suivi les cours avec Mr Breysse dans la salle polyvalente.

 

Photo année 50 - Salle de classe jusqu'en 1968 et salle polyvalente, Tv, chapelle...

 

Il y avait aussi des séances télévision dans la grande salle polyvalente avec plusieurs groupes réunis. Nous nous asseyions un peu partout dans la salle y compris par terre. Les cheftaines aussi.

 

Il faisait la classe à plusieurs niveaux en même temps, puis le nouveau bâtiment tout neuf le long du fronton. Le premier jour, je n’ai rien compris à ce qui se passait et je répondais aux questions qu’il posait aux enfants du  niveau inférieur jusqu’à ce qu’il me toise en me disant que j’avais quelque chose d’autre à faire. Le ton était sévère et sans appel. Je ne me suis alors occupé que de mes affaires.

J’ai inauguré les nouveaux locaux au bord du fronton.

 

Nouveau bâtiment école construit en 1968.

 

Mr Breysse y faisait la classe visiblement avec plus de plaisir. Il se retrouvait enfin dans une structure qui ressemblait à une école. Les cours avaient lieu à l’étage. Je crois que c’est lui qui m’a donné le goût des études.

Lors des récréations, je me souviens d'avoir fait des parties de foot sur le fronton avec mes béquilles avec Mr Breysse.

C’est lui aussi qui nous a initié à la vannerie durant les travaux manuels. J’ai beaucoup aimé ces moments et j’en ai gardé les bases de cet art.

 

Docteur Labèque

Je me souviens bien du docteur Labèque aussi avec qui nous avions une visite médicale dont je ne me souviens plus de la périodicité (1mois? 3mois?...). Cette visite était un moment très important de la vie des pensionnaires car c'est à ce moment-là qu'il pouvait décider de nous "prolonger" ou bien de nous rendre à la vie normale et à nos parents.

Le docteur Labèque passait souvent à l’infirmerie et entretenait de très bons rapports avec le personnel soignant

 

Goûter

Je me souviens aussi de ces goûters constitués d'une ou deux tranches de pain  avec une barre de chocolat ou une pâte de fruit que nous dégustions assis sur la margelle de la pataugeoire au bout de l’esplanade devant le fronton. 

J’en garde aussi un souvenir sucré

 

Les cartes courriers

Les cartes courriers m'ont ramené à ces séances d'écriture aux parents chaperonnées par une cheftaine dans une des pièces du rez de chaussée du nouveau bâtiment. Elle nous aidait à mettre en forme nos idées et corrigeait parfois nos fautes d'orthographe. Ces cartes hebdomadaires étaient succinctes mais aidaient

nos parents á tenir le coup aussi.

 

Les infirmières

Je me souviens vaguement de cette aide espagnole un peu forte et de deux infirmières qui étaient sœurs je crois. L’une d’elle pouvait s’appeler Maïté. Je n’avais donc plus le droit de marcher pour permettre à cette articulation de se reformer. Les rares déplacements que je faisais, je les faisais à cloche pieds sur la jambe gauche. Les infirmières se partageaient les nuits et dormaient au fond à l’office.

 

L’ouvrier

Il m’arrivait de discuter avec un ouvrier qui m’offrait des bonbons « Batna », j’en mange encore avec plaisir depuis cette époque, qui m’expliquait ce qu’il faisait en même temps que nous devisions sur des sujets philosophiques.

 

J’ai le souvenir d’un petit établi sur lequel il cintrait des tuyaux devant l’entrée des Grillons. Souvenir sucré.

 

Les visites

J’ai reçu quelques rares visites. Mes oncles aussi étaient venus. Il faut savoir que deux de mes cousins ont fait un bref séjour dans l’établissement. Il s’agissait des Ferrante.

Il y avait aussi un petit cabanon sur le côté du château où il était possible de retrouver ses parents. Assez spartiate en vérité.

Pour l’occasion, le directeur ouvrait la petite chapelle à droite du château.

Souvent à l’issue de ces visites, les enfants recevaient des gourmandises que le plus souvent ils partageaient mais ils n’étaient pas obligés de le faire. Nous recevions aussi des colis que nous attendions avec impatience. C’était les cheftaines qui nous les distribuaient. L’une d’elle s’appelait Olga, une autre que j’aimais beaucoup et qui m’avait pris en affection s’appelait Rose-Marie. Quelques temps avant mon départ elle m’avait offert un anneau en argent sur l’intérieur duquel était gravé en basque « suerte ona dut» qui signifiait « je porte chance ». J’ai perdu cet anneau lors d’une baignade en méditerranée. Je l’ai amèrement regretté.

 

Les veilleuses de nuit

Je me souviens aussi de ces veilleuses de nuit qui étaient obligées de « pointer » en engageant une clé qu’elles récupéraient dans une petite boîte verte accrochée au mur dans  un gros boîtier cylindrique qu’elle promenaient avec elles durant « la tournée ».

Exemple  de modèle de gros boitier ou horloge mouchard. 

 

 Elles réveillaient les enfants, les petits, en pleine nuit pour qu’ils aillent aux toilettes. Ils y allaient comme des zombis. Ces enfants dormaient sur des lits roulants, à une hauteur d’un petit mètre. Un petit garde-corps d’une hauteur d’une dizaine de centimètres entourait le couchage. Ils étaient nombreux à dormir recroquevillés sur les coudes et les genoux de peur de tomber, cela arrivait. La mobilité de ces lits permettait de les sortir sous le préau pour l’heure de la sieste.

 

La sieste

Ah la sieste ! Elle était obligatoire pour tout le monde, petits et grands. Et elle était abhorrée par tous. La première année, j’ai partagé ce moment avec les Grillons. La deuxième, comme j’avais des béquilles et étais plus mobile, je partageais la sieste des plus grands dans la galerie à claire voie adossée au mur du fronton. Eté ou hiver, allongés sur des transats militaires et sous des couvertures, nous « purgions » cette maudite sieste ! Très peu dormaient. Ceux qui étaient à proximité des cheftaines pouvaient écouter leurs aventures car elles n’arrêtaient pas de « piapiater ».

Je me souviens d'une cheftaine, c'est comme ça que nous les appelions, nommée Rose-Marie. Elle dormait avec d'autres sous la galerie à claire voie où nous faisions cette sieste obligatoire, allongés sur des lits de camp et surveillés par deux cheftaines.

Je crois d'ailleurs que dans la salle de kiné c'était cette Rose-Marie qui s'occupait de moi.

 

Photo prise dans un autre préventorium.

 

Epilogue

Il me semble que cette période de deux ans a été « coupée » par quelques semaines de vacances à la maison. La logistique avait été compliquée. Il ne fallait à aucun prix que je pose le pied par terre ! C’est probablement à partir de là que j’ai eu des béquilles.

Le retour à Hendaye avait été un moment difficile. J’y suis revenu, emmené par toute la famille à nouveau. 1000 kilomètres. Cette fois, mon frère qui venait d’avoir son permis, a pu soulager mon père pour la conduite.

Je suis revenu définitivement sur Grenoble à la sortie des jeux olympiques d’hiver de Grenoble.

 

Même si ces deux années ont été très difficiles à vivre pour un enfant de 8 ans, elles ont permis à ma vie de prendre un tournant décisif et je els je ne renierais pour rien au monde.

C'est dans cet établissement et à cause de ma situation difficile et particulière que j'ai rencontré Dieu. 

Il y a maintenant 53 ans que je me suis converti. C'est une décision que je n'ai jamais regrettée, peut être la meilleure de toute ma vie... Elles ont changé le cours de ma vie. 

 

Jean-Charles (Enfant Roi 1966 à fin février 1968).

 

 

Vous avez des souvenirs de  Jean Charles ou un complément de témoignage.

Merci de la faire ci-dessous en précisant svp votre prénom, nom, nom de jeune fille et années de séjour.

Date: 08/10/2016 | par: Marie-France Semmeley-Darce

Jean-Charles Cigna, je me souviens qui était allongé constamment sur un charriot mais qui était d'une gaieté incroyable.

 

Date: 28/02/2017 | par: Bonneau-Rion Françoise

 Jean-Charles Cigna  logeait à l'infirmerie, un garçon super gentil. Je me souviens de vous et j'ai une photo prise au fronton avec tout un groupe et J.Charles au milieu; c'était en août 1966.

 

Date: 25/11/2017 | par: Denis Bailly

Jean-Charles est le souvenir le plus joyeux que je garde de mon séjour. Plusieurs semaines à dormir à côté de lui en avait fait un ami qui savait vous faire relativiser le handicap. Etudiant à Grenoble une dizaine d'années plus tard, je l'ai recherché mais n'ai jamais pu retrouver sa trace.

Sujet: Jean Charles CIGNA

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